Voici mon intervention au webinaire de la Commission Nationale du Débat Public (CNDP) du 23 juin 2026, seule intervention en faveur du scénario zéro, malheureusement interrompue avant la fin… — Brigitte Pépin-Donat
Infimes poussières du cosmos
Nous les êtres humains sommes de bien petites choses, des poussières de cosmos et si nous condensons l’histoire de l’univers en une année [1], le cosmos naît le 1 janvier, le système solaire avec notre petite terre le 2 septembre, première trace de vie le 9 septembre. Homo Sapiens commence à vagabonder le 31 décembre à 23 heures 48 minutes. A 23 heures 59 minutes 47 secondes, il commence à écrire.
Au cours de l’ultime seconde de cette année cosmique, l’être humain fait deux guerres mondiales, largue deux bombes atomiques, pose un homme sur la Lune et, faisant preuve de démesure dans ses activités, il nuit gravement au reste du vivant, gaspille l’eau potable qui lui est vitale et modifie le climat de sa planète se mettant lui-même en péril.
Le CERN ne semble pas échapper à cette démesure. Son histoire démarre joliment pourtant, dans une Europe traumatisée par la bombe atomique. Il met des accélérateurs de particules au service de chercheur.se.s du monde entier pour élargir les connaissance sur les particules nucléaires sans but d’applications ni de retombées économiques juste pour élargir les connaissances sur les particules nucléaires et pour la paix.
Une belle aventure humaine
C’est l’image idyllique de ce que devrait être la belle épopée humaine de la recherche fondamentale, cette tentative de décryptage par les êtres humains des lois de la nature dont ils font partie et qui permet à l’humanité curieuse, imaginative, créative de se constituer avec rigueur et objectivité un bien commun illimité dont il est recommandé de faire usage sans modération : les connaissances objectives.
C’est une magnifique aventure humaine non pas parce que l’être humain est beau mais parce que la tâche est tellement immense qu’elle ne peut être que collective et en conséquence œuvrer pour la paix.
Chaque être humain en s’appuyant sur ce socle de connaissances peut se forger un avis éclairé pour aborder un problème aussi complexe soit-il.
La recherche fondamentale est un rempart contre l’obscurantisme, une arme contre toute formes de dictature dogmatique et donc il faut la défendre à tout prix.
Le CERN et le piège de la démesure
Depuis le premier accélérateur qui tenait dans une main le CERN en est arrivé au tunnel transfrontalier du LEP devenu LHC de 27 km de circonférence, le plus grand accélérateur du monde ; il propose maintenant le FCC tunnel de 91 km de circonférence ….et projette même déjà pour après le FCC qui n’est pas encore validé par la société, un accélérateur de 11 000 km sur la lune[2], d’ailleurs publié dès 2022 par un des responsables du projet FCC.
La communauté du CERN n’aurait-elle pas laissé la technologie prendre le pas sur l’imagination et la créativité comme dans le roman Tovaangar de Céline Minard où Atlal membre de la tribu des gros cerveaux dit : « Les gros cerveaux sans objet de quête ont tendance à s’engager dans les premiers tunnels venus » et il ajoute: « je ne suis pas convaincu de pouvoir sortir sans une ligne directrice. Je suis sûr du contraire à vrai dire. »
Ne nous y méprenons pas. La recherche fondamentale dont le CERN est un des organismes n’est pas l’apanage des « gros cerveaux», un titre qui à vrai dire ne signifie pas grand-chose, c’est notre épopée à nous les êtres humains depuis notre apparition à 23h59 mn et 20 s de l’année cosmique
On peut toutefois se demander si le CERN en poursuivant sa course au gigantisme, en utilisant la méga-technologie depuis quelques dizaines d’années ne finit pas par rentrer en collision avec les valeurs incontournables de la recherche fondamentale ?
La recherche fondamentale est au service de la société donc éthique
Le comité d’éthique du CNRS le COMETS depuis 1994 vise à éclairer la liberté de recherche en regard de ses devoirs et responsabilités vis-à-vis de la société.
L’article 43 a élargi son champ d’action du vivant à l’environnement en 2022 . En voici 2 extraits :
« Le COMETS estime d’abord que la prise en compte des impacts environnementaux de la recherche doit être considérée comme relevant de l’éthique de la recherche, au même titre que le respect de la personne humaine ou de l’animal d’expérimentation. »
« Le monde de la recherche doit ainsi se demander dans quelle mesure le fait d’utiliser ou de développer tel grand équipement (jumeau numérique, accélérateur de particules, grand calculateur) […] est susceptible d’engendrer des impacts néfastes pour la biosphère, de conforter à moyen ou long terme des modes de production ou de consommation non durables. »
C’est à la société de juger si la construction et le fonctionnement du FCC sont compatible avec cet article 43 du comité d’éthique.
La recherche fondamentale est collaborative et pour la paix
Le CERN a supprimé son rôle d’observateur à la Russie en 2022 et fait une compétition très malsaine avec la Chine. Un vrai poème :
Le CERN aura la plus grosse machine, avant la Chine; et le FCC, avant le CEPC.
Mais voilà, suite à l’avis défavorable de son premier prix Nobel de physique, la Chine a stoppé le projet CEPC en 2025. Pourtant, le CERN continue à avancer le projet FCC à marche forcée…
Au delà de l’arrêt du projet chinois : peut-on envisager la paix sans la Russie et sans la Chine ?
La recherche fondamentale est sans cloisonnement entre les disciplines
Pour le FCC, le CERN décide dans l’entre soi, ignorant tout des autres disciplines comme si la physique des particules était la « mère des autres disciplines. »
Pourtant, comme le disait l’un des créateurs du CERN Lew Kowarski en 1973 , la science est un ensemble de disciplines en interaction, telles de petites sphères posées les une contre les autres « il n’y a pas de mère des sciences. »
En d’autres terme, vous avez beau être un phénix en physique des particules, vous ne serez pas biologiste, sociologue, spécialiste du climat pour autant !
La recherche fondamentale est sans but applicatif et ne vise en aucun cas des retombées économiques
Pour vendre son projet FCC, le CERN passe son temps à ‘vanter’ des applications dont la société lui a payé le développement pour faire fonctionner ses accélérateurs : caméras, détecteurs en tout genre,et même… le web.
Le CERN va jusqu’à annoncer que le FCC va repeupler la Haute-Savoie qui suffoque déjà sous la pression démographique.
Il paraît que le FCC va permettre de ré-industrialiser l’Europe ![3]
Le porte parole du CERN nous vante les data centers et les satellites d’Elon Musk pour étudier le climat[4] …qu’ils dérèglent, ça fait penser à Bayer qui crée les cancer avec ses pesticides et les soigne avec ses médicaments : plus la maladie augmente, plus ça rapporte.
En Mars 2026, le CERN a ouvert son financement aux investisseurs privés. Que va devenir la liberté de la recherche ?
Le CERN nous annonce même que si la société investit un euro dans le projet FCC, elle en récupérera 1,66 , déterminant ainsi à deux chiffres après la virgule un profit alors que personne ne peut prévoir le coût de l’énergie dans 50 ans ni même à la fin de ce débat public mais où est passée la rigueur scientifique ?
La recherche fondamentale utilise les résultats inattendus
L’ensemble de ses observations est une sorte de boite à trésor, les observations doivent toutes être conservées précieusement.
Quand les 2 faisceaux de particules entrent en collision dans des cavernes dites d’expérience grandes comme la cathédrale de Bourges, provoquant l’apparition d’ une gerbe de particules détectées par une multitude de détecteurs sophistiqués qui envoient les données à une armée d’ordinateurs qui en vomissent la plus grande partie car ils ne peuvent pas tout stocker mais ils vomissent ce qui n’a pas d’intérêt pour ce que nous connaissons mais peut-être pas pour l’inconnu que le CERN est sensé étudier. En d’autres termes, quid des résultats inattendus à l’origine pourtant de si belles découvertes. C’est déjà le cas pour le l’accélérateur actuel et pour le FCC ce sera pire!
La recherche fondamentale est basée sur des données vérifiables
Les données recueillies sur lesquelles reposent ensuite les théories doivent pouvoir être vérifiées par d’autres ceci s’appelle la validation par les pairs. Sans cette validation on tombe dans la croyance, dans l’anti-recherche fondamentale.
Les ordinateurs du CERN travaillent sur une quantité énorme de données transmises par des détecteurs très sophistiqués, ils reconstituent l’origine des particules, leurs trajectoires et c’est de ces données indirectes que la communauté du CERN tire ses résultats.
Peut-on réellement envisager une validation par les pairs de ces observations indirectes faites avec une technologie si poussée ?
La recherche fondamentale c’est la recherche de l’inconnue elle n’est pas programmable
On ne sait pas ce qu’on va trouver, il faut donc pouvoir bifurquer.[5]
Or, le projet FCC engage 2 voire 3 générations pas encore nées de chercheurs et de chercheuses sur une voie de recherche toute tracée.
Un membre du conseil du CERN Jochen Schieck a dit en 2025[6] : « Je trouverais très inélégant d’imposer un programme de physique à mes petits-enfants. »
On peut se demander si le groupe « jeunes » mis en place par la CNDP a grand sens : ces jeunes auront entre 62 et 72 ans au minimum quand le FCC-hh sera mis en marche !
Il me semble que nous n’en sommes pas aux alternatives technologiques mais à la question essentielle du pourquoi, c’est-à-dire est-il opportun ou non pour la société de réaliser un tel projet ? Question qui doit être traitée en tout premier lieu selon les textes de la CNDP.
Bifurquer avant qu’il ne soit trop tard
Alors que nos subissons des vagues de chaleur d’une intensité et d’une fréquence sans précédent pendant ce débat public espérons que le CERN se demandera enfin si contribuer au gaspillage de l’eau potable, à la disparition des terres arables, à l’utilisation inconsidérée de ressources limitées, à l’accumulation de montagnes de gravats, au réchauffement climatique, etc etc, pour la construction et l’exploitation de ses accélérateurs toujours plus gigantesques ne relève pas d’un aveuglement ou d’un égoïsme forcené.
Avec le LEP puis le LHC, le CERN a confirmé ce qui était déjà théorisé depuis des années. Avec le FCC on peut se demander avec Einstein si : « La folie, ce n’est pas de faire toujours la même chose et de s’attendre à un résultat différent. »
Je finis avec les paroles d’Alexander Grothendieck au CERN en 1972: « Nous pensons maintenant que la solution ne proviendra pas d’un supplément de techniques ou de connaissances scientifiques mais qu’elle proviendra d’un changement de civilisation. Pour nous la civilisation dominante est condamnée à disparaître parce que les problèmes que posent cette civilisation sont insolubles. »
Notes :
[1] L’histoire de l’Univers condensée en un an, Pierre Barthélémy, 31 mai 2017, https://www.lemonde.fr/passeurdesciences/article/2017/05/31/l-histoire-de-l-univers-condensee-en-un-an_6001909_5470970.html
[2] A very high energy hadron collider on the Moon, James Beacham and Frank Zimmermann New Journal of Physics, Volume 24, February 2022, https://iopscience.iop.org/article/10.1088/1367-2630/ac4921
[3] Ecouter ‘la conversation scientifique’ d’Etienne Klein sur France Culture du 25 Janvier 2025 sur les 70 ans du CERN avec Michel Spiro et Gregorio Bernardi
[4] Soirée inaugurale Alternatiba Leman du 1 septembre 2025 Genève.
[5] Pierre Joliot dit au collège de France le 14 octobre 2010 : « Ce qui pour moi est caractéristique de la recherche fondamentale, c’est qu’il n’est pas possible de la programmer. Toute forme de programmation ne peut s’appuyer que sur ce qui est déjà connu, et ne représente donc qu’un témoignage du passé. On ne peut programmer ce que l’on ne connaît pas, et la prédiction de l’avenir reste toujours une activité vaine. J’insiste sur ce point, car le monde politique actuel prétend inscrire le financement de la recherche dans la cadre de programmes de plus en plus contraignants, qui risquent de conduire à une stérilisation progressive de toute forme de créativité. J’ajouterai que la pire des programmations est celle que s’imposent les chercheurs en décidant a priori ce qu’ils veulent trouver, dans le but avoué d’améliorer leur productivité. » https://web.archive.org/web/20121229092404id_/http://conferences-cdf.revues.org:80/301
[6] The biggest machine in science: inside the fight to build the next giant particle collider, Davide Castelvecchi, 19 mars 2025, https://www.nature.com/articles/d41586-025-00793-x