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Naya barsa 2077

Lundi 13 avril 2020. Réveil 5h00. L’oiseau de paradis s’égosille pour fêter le retour de notre tente entre les deux maisons. Il célèbre à sa façon la nouvelle année népalaise 2077.

Brigitte s’offre une immense balade de nouvelle année sur le territoire déjà apprivoisé. Tout le monde lui crie « Naya Barsa » (nouvelle année). Les enfants l’attendent comme chaque jour « Aunty, aunty… ».

Elle revient par Simtaru, passe devant la grande fontaine toujours pleine de monde puis devant la maison des beaux parents de Komala où son tout petit garçon l’interpelle, comme à chaque fois, d’un grand « Hello ! ». Maintenant, la maison qui était cimentée lors de notre première visite, au grand désespoir de man qui veut préserver le patrimoine en ocre, a été peinte en blanc et Brigitte trouve cela joli !

Man nous propose une visite à Jhula du Haut via Tarchibang. Youpi ! Notre territoire va s’agrandir.

Les naufragés de la route

Avant notre départ, nous apprenons par Radio Sani Bheri que le lockdown est prolongé au minimum jusqu’au 25 avril. En revanche, les fortes pluies qui devaient frapper l’ouest du Népal ne semblent plus être d’actualité. Man nous traduit les autres nouvelles. Beaucoup de personnes fuient la capitale pour errer en direction de leurs villages.

Le journaliste mentionne que le gouvernement népalais considère très sérieusement une opération de sauvetage pour ces naufragés de la route rejetés de toute part. L’Organisation Mondiale de la Santé prend position contre une levée, aussi provisoire soit-elle, du confinement. Une année qui commence sous de mauvais auspices !

Sur les traces du tigre

Le long de la piste de Cherakhet, Man nous cueille de petites tomates noires sauvages et toutes sortes d’herbes qui sont des médicaments. Impossible de tout retenir mais nous repérons immédiatement le géranium géant. Sa sève permet de soigner les infections qui seront légion pendant la mousson.

Après Cherakhet, nous passons le gué à sec sur la piste. Pendant la mousson, il sera recouvert de flots boueux infranchissables qui nous obligeront à emprunter un petit pont en bois. Cette passerelle sera elle-même détruite à plusieurs reprises mais reconstruite le jour même pour permettre l’accès au village de Magma. Pour le moment, il est impossible d’imaginer combien le paysage va changer pendant la mousson !

En dessous de la dernière maison de Cherakhet, face à Tarchibang, se trouve le lieu de crémation pour les villages du haut de la vallée. Au début, Brigitte imagine que ces rassemblements funéraires au bord de la rivière sont des réunions politiques !

Une empreinte au parfum de légende

Avant de descendre sur la gauche pour rejoindre le pont suspendu de Tarchibang, nous marchons en contrebas de la piste de Magma pour découvrir une empreinte de tigre qui enchantaient l’imagination de Man et de ses frères étant petits. Nous avons bien du mal à distinguer cette « tiger footprint » creusée dans la roche lustrée par l’érosion mais finissons par nous laisser convaincre.

Le chamanisme omniprésent

Après Tarchibang, nous montons directement par un sentier en lacet jusqu’à une maison qui se trouve au bord de la piste qui va du col de Jhula en direction de Melchaur, un village que nous visiterons plus tard, bien qu’au-delà de notre périmètre autorisé. Man nous indique en passant que le Jhakri du village habite dans cette modeste habitation.

Les Jhakris, contrairement aux Dhamis, ne « prêtent » pas leurs esprits aux Dieux pour qu’ils parlent aux hommes mais discutent avec les Dieux pour expliquer aux hommes pourquoi les Dieux sont fâchés.

Les Jhakris servent d’intermédiaires entre les Dieux et les hommes. On fait appel à eux quand des malheurs s’abattent sur une famille, lorsque quelqu’un est malade ou encore lorsque l’esprit d’un mort revient hanter sa maison.

Man n’y croyait pas. Cependant, lorsque Didi Sandra a été très malade pendant deux ans sans que la médecine ne trouve ni cause ni solution, Man, désespéré, a fait appel à un Jhakri. Ce dernier a expliqué que Shiva était fâché et qu’il convenait pour le calmer de sacrifier une chèvre lors de la prochaine puja. Le sacrifice eut lieu : la petite chèvre eut la tête tranchée et Didi guérit peu de temps après !

Entre slogan et morale

Nous descendons la piste jusqu’au col de Jhula pour grimper de l’autre côté à l’école qui est déserte pour cause de lockdown. Cette école, comme beaucoup d’autres, servira bientôt de lieu de quarantaine pour les travailleurs népalais expatriés en Inde lorsqu’ils reviendrons dans leurs villages du Rukum.

Sur les murs de cette école, il est écrit « Money gives headhache and no health » (l’argent ne donne pas la santé mais mal à la tête), une variante locale de la maxime « L’argent ne fait pas le bonheur ».

Chez le frère de Didi

Nous redescendons un peu la croupe vers la propriété que nous avions dû contourner quelques jours avant pour arriver à une superbe maison où habitaient les parents de Didi Sandra. Désormais, son grand frère, son Dazu chéri qui est un vieil homme charmant et très agile y réside avec sa femme. Ils nous reçoivent chaleureusement en nous offrant un délicieux yogourt servi dans des verres en métal.

En visite chez le frère de Didi

Le frère de Didi Sandra décédera de façon soudaine et inexpliquée peu de temps après notre retour en France, laissant sa sœur désespérée.

L’architecture de la maison familiale se distingue par son entrée latérale à l’étage ornée d’un magnifique encadrement en bois. Sur la gauche de cette entrée, une vielle photo noire et blanc passée au soleil est accrochée au mur. On y reconnaît Didi Sandra entourée de deux de ses fils All Bahadur et Man Bahadur. Tous trois sont vraiment magnifiques.

Photo de famille

Nous sommes rejoints par le cousin informaticien à Musikot dont nous avons déjà fait connaissance à Lochabang alors qu’il rendait visite à Didi Sandra et Dazu Nanda Bahadur. Nous prenons congé de l’oncle de Man car le cousin veut absolument nous recevoir chez lui.

Un vrai pipal généalogique !

Sa maison, située juste en dessous, est gardée par un molosse, ce qui est très rare ici où généralement tous les chiens font profil bas. Le féroce animal dénote avec la gentillesse des habitants de la maison. Serait-ce le signe de l’approche de la civilisation décadente où les chiens, comme les enfants, sont traités comme des rois ?

Le cousin gare son vigile à quatre pattes pour nous laisser entrer. Nous avons la surprise de découvrir Aunty, la belle-sœur âgée de Dazu Nanda Bahadur qui avait quitté Lochabang avant le début de la récolte du blé. Man nous dit qu’elle est venue ici en moto, attachée par un foulard au dos du conducteur. Assises à ses côtés, nous retrouvons sa fille, la cousine de Man contrôleuse du checkpoint de Garaghat qui est la mère de notre hôte… Nous commençons à décrypter l’arbre généalogique !

Dans cette maison vivent aussi la grand-mère paternelle, le frère et la jeune épouse du cousin qui va bientôt accoucher. Nous nous demandions pourquoi la contrôleuse de Garaghat venait souvent à Lochabang rendre visite aux parents de Man alors que pour rentrer à Jhula cela lui demandait un gros crochet ! Tout s’explique. Elle venait voir sa mère.

En famille à Jhula

Nous découvrirons petit à petit que tous les habitants autour de Lochabang sont parents à différents niveaux mais comme tout le monde s’appelle Didi, Aunty, Dazu ou Uncle il est bien difficile de nous y retrouver. En parallèle de la cartographie des sentiers, il sera donc tout aussi important pour nous de repérer les chemins de la généalogie !

La célébration des ancêtres

Néanmoins, la filiation a une grande importance ici et les ancêtres font l’objet d’une grande vénération notamment lors de la Kul Puja, à savoir la puja des ancêtres, et des Sraddha, des rituels en hommage aux défunts de la famille, célébrés par les descendants sur trois générations. Autant dire que lorsque la Shraddha est organisée par un ancien, c’est la moitié des habitants des villages environnants qui se réunissent ! Nous aurons l’immense honneur de participer à ces événements intimes au mois de septembre…

Comme toujours, nous sommes reçus très chaleureusement par toute la famille du cousin. Nous buvons du mohi, à savoir le lassi népalais, du thé, et dégustons de la papaye.

Le Jhakri du Jhula sur Youtube !

Le cousin et son frère veulent absolument nous montrer le film réalisé sur le Jhakri de Jhula dont nous avons déjà vu la maison en venant ici. Une chaîne de télévision est venue enregistrer l’intégralité d’une séance. Dans la chambre du cousin, nous visionnons la vidéo. Il nous faudrait une nuit pour tout regarder. Les images sont fascinantes. Le cousin sélectionne quelques morceaux choisis et en particulier celui où la femme malade jusqu’ici à demi-consciente se met à vibrer en phase avec le tambour du Jhakri. Impressionnant !

Nous comprenons maintenant l’origine des sons de tambours que nous entendons résonner presque toutes les nuits au loin dans la vallée.

Les deux cousins de Man nous emmènent alors voir le Jhakri car ils tiennent absolument à ce que nous fassions sa connaissance. Après une longue séance photo où chacun a voulu prendre la pose à nos côtés, nous prenons congé de la famille. Nous leur promettons de vite revenir les voir si le molosse est attaché !

Nous repartons donc sur nos pas jusqu’à la maison du Jhakri. Il n’est hélas pas là. Comme il est très réputé, il intervient sur un large secteur. Un Jhakri peut officier chez une famille Magar ou Chetri. Contrairement à un Dhami qui est consulté chez lui, un Jhakri se déplace à pied chez ceux qui le sollicitent. Il n’est donc guère surprenant que le chamane de Jhula soit absent. Il doit rarement être chez lui. Nous ne savons pas encore que nous aurons l’occasion de passer plusieurs nuits avec cet homme qui parle aux esprits.

Les miliciens du coronavirus

Nous abandonnons les deux cousins. Au lieu de redescendre par le chemin direct de Tarchibang, nous prenons le piste qui contourne la colline pour se diriger vers Melchaur. Man veut en effet repérer un nouveau chemin.

Sur notre route, nous croisons une bande de jeunes oisifs qui ont trop arrosé la nouvelle année et se montrent assez agressifs. Ils se prennent pour une milice de quartier et commencent à nous chercher des histoires. Ils nous demandent nos papiers. Nous sommes prêts à les ignorer pour poursuivre notre chemin mais Man nous dit qu’il vaut mieux obtempérer car ils sont saouls et peuvent devenir violents. Notre ami reste d’un calme olympien et leur présente nos papiers, nos permis de trek.

Retour à Lochabang

Après trois quart d’heure de discussions, nous pouvons repartir. La diplomatie de Man a encore vaincu l’adversité. Nous trouvons enfin le chemin de descente qui revient vers le pont de Tarchibang en zigzagant entre les terrasses et les habitations.

Nous nous arrêtons à Lochabang pour le rituel thé et surtout pour le plaisir de discuter avec Didi et Dazu. Didi est ravie lorsque nous lui montrons la photo de son grand frère adoré et de sa maison familiale ornée de sa photo avec Man et All. Dès que les travaux des champs, du moulin, de la maison lui laisseront un petit répit, Didi montera à Jhula avec Jessica pour voir son frère.

Dazu nous dit qu’il a embauché l’équipe pour couper le blé demain.

Beaucoup de points communs

Nous retrouvons l’équipe à Horlabot. Pendant le repas, la discussion est très riche. Nous parlons librement de politique, de religion, de chamanisme. Bhim et les autres nous posent un tas de questions. Est-ce que la corruption existe chez nous ? Quel est le rôle de notre Parlement ? Comment sont traités les immigrés dans notre pays ? Pourquoi les gens manifestent-ils, en faisant référence aux Gilets Jaunes ? Malgré nos réponses, la France reste pour eux un modèle de démocratie…

A notre tour, nous leur parlons de la vidéo du Jhakri. Ils nous interrogent sur l’existence de telles pratiques en France. Nous leur parlons de la sorcellerie dont les rituels pourraient s’apparenter à certains rituels chamaniques sans en porter le même message spirituel.

A notre tour, nous leur demandons à quel événement peut correspondre l’année zéro du calendrier népalais. Ni Man, ni Dazu n’ont pu nous fournir une réponse à cette question. Nous apprendrons plus tard que ce point de référence correspond au début du règne de Bikram, un souverain de la mythologie hindou, en 57 avant JC.

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